Hommage à Claude Nachin

Jeudi 20 Novembre 2025
Claude Nachin

Par Christian Mille, professeur émérite de pédopsychiatrie à l’UPJV, président de l’ICSMP

Notre collègue et ami Claude Nachin s’est éteint à Amiens le 19 Août dernier à l’âge de 94 ans. Sa disparition attriste ceux qui l’ont connu et apprécié, ceux qui ont tiré profit de son enseignement et trouvé matière à réflexion dans les nombreux ouvrages qu’il a publiés. Ses travaux ont été largement diffusés et commentés au plan national et européen, mais on ne saurait trop insister sur la place qu’il a occupé dans notre région picarde auprès de ses élèves, et de tous ceux qu’il a contribué à former sur plusieurs décennies. Dès ses études de médecine à Lyon il a fondé avec quelques autres le journal de l’association corporative des étudiants. Interne à l’hôpital psychiatrique du Vinatier il a travaillé dans le service du Dr Balvet qui, fort de son expérience à Saint Alban aux côtés de François Tosquelles, a rénové profondément le climat institutionnel et promu une autre façon de concevoir la relation soignants/soignés. Diverses approches psychothérapeutiques ont ainsi été mises en place. Claude Nachin évoquait volontiers sa reconnaissance à l’égard d’un autre de ses maîtres d’internat, le Dr Requet qui l’a initié à la cure de patients schizophrènes et introduit dans l’association des anciens buveurs qu’il avait créée. Après l’obtention du certificat d’études spéciales de Neuropsychiatrie, il a réussi brillamment à 26 ans le médicat des hôpitaux psychiatriques. Il a complété sa formation neurologique à l’hôpital militaire de Lyon, puis a été nommé chef de service à Bailleul dans le département du Nord. Il a dû gérer plusieurs pavillons de femmes dans cet hôpital accueillant plus de 1900 malades. Il a eu d’emblée le souci de réduire les longues durées d’hospitalisation et a créé des dispensaires pour rendre possibles les suivis ambulatoires. Parallèlement, il a cherché à valoriser le « savoir infirmier » et organisé des réunions de patients. Conscient de la dimension politique des actions à mener pour réformer l’asile, il s’est affirmé comme un psychiatre engagé, notamment dans les négociations avec l’administration, avec le souci constant de mieux traiter les patients et de les impliquer dans les décisions les concernant. Il se situait dans la mouvance de Lucien Bonnafé, qui comme on le sait, a beaucoup œuvré pour la création des secteurs de psychiatrie générale et de pédopsychiatrie. Il a obtenu en 1969 sa nomination comme médecin chef à l’hôpital Philippe Pinel de Dury-les-Amiens. Les internes qui ont eu la chance de travailler à ses côtés se souviennent de l’étendue de sa culture psychiatrique. Claude Nachin était un lecteur passionné qui, bien avant internet, pouvait citer et conseiller des articles et des livres  à chaque fois qu’on lui soumettait une situation complexe. Il avait une grande soif de connaissances et ne faisait preuve d’aucun sectarisme, même s’il a progressivement privilégié la lecture d’ouvrages de psychanalyse. Il pouvait ainsi évoquer de manière convaincante les travaux de Moreno sur la sociométrie ou ceux de Goffman sur les asiles, et parler avec enthousiasme du journal d’une schizophrène de Mme Sechehaye, ou de l’homme et sa psychose de Gisela Pankow… Il a toujours montré un goût prononcé pour les débats d’idées, pour les « causeries », les confrontations théoriques et étonné ses interlocuteurs par son aisance à manier des concepts ardus et surtout à déployer son plaisir de penser et son art de faire progresser la réflexion grâce aux échanges de points de vue. Il a depuis son internat consacré beaucoup de temps et d’énergie à des actions de formation comme en témoignent sa participation aux mardis du Vinatier, et les efforts qu’il a déployés pour promouvoir l’association d’hygiène mentale du Valenciennois et l’institut collégial de psychiatrie de Lille. Dès son arrivée à Amiens, il a mis en place une soirée mensuelle de formation permanente s’adressant à ses collègues psychiatres, mais aussi aux psychologues, assistants  sociaux, éducateurs… avant de créer en 1976 l’ICSMP (institut collégial pour la santé mentale en Picardie) qui va fêter ses 50 ans d’existence l’année prochaine. Il s’agissait au départ d’un projet ambitieux, comportant un groupe de recherche, la publication d’un journal trimestriel et la poursuite des conférences/débats. Claude Nachin a su fédérer autour de lui nombre de jeunes professionnels d’horizons divers, qui ont eu à cœur de  relever ces défis, et qui ont su secondairement poursuivre pendant plusieurs dizaines d’années certaines de ces actions de formation. L’ICSMP a depuis organisé, outre des soirées mensuelles, des journées de travail et soutenu l’organisation de colloques à Amiens dont celui de la SFPEA (société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent) en 1993… Claude Nachin était aussi un enseignant très apprécié des étudiants pour la clarté de ses cours, et surtout pour les liens qu’il  savait tisser entre les concepts théoriques et la clinique. Il a assuré un cours hebdomadaire à l’institut régional de formation aux fonctions éducatives, et animé un séminaire validant pour les internes d’abord inscrits à l’UER Lariboisière Saint-Louis avant la nomination d’un universitaire de psychiatrie à la faculté de médecine d’Amiens. Il aimait rappeler qu’il a participé pendant 25 ans à l’enseignement des étudiants en psychologie à différentes étapes de leurs cursus et co-animé un séminaire à l’hôpital Sainte-Anne… Tout en gardant ses charges d’enseignant, il a choisi de quitter la fonction publique pour ouvrir son cabinet de psychanalyste. Membre titulaire de la SPP (société psychanalytique de Paris), il a reçu sur son divan de nombreux  patients, mais aussi un certain nombre de professionnels de santé qui ont tiré profit de ses qualités d’écoute et de la pertinence de ses interventions. Il a largement contribué à la formation psychothérapique de nombre de jeunes collègues qui ont bénéficié de ses séances de supervision et du séminaire qu’il a très longtemps animé. Au fil des années et de l’évolution de ses propres conceptions, il a défendu la nécessité de réinventer la psychanalyse à chaque séance, avec chaque patient, et préconisé dans la lignée de Ferenczi, de sortir, au besoin, de la sacro-sainte neutralité pour intervenir activement afin d’éviter l’enlisement dans la plainte et les propos défensifs. Claude Nachin s’est attelé à un travail d’écriture tout au long de sa carrière comme en témoignent les nombreux articles et les livres qu’il a fait paraitre. Dans un premier ouvrage qu’il a intitulé : « pour une pratique psychiatrique moderne », il s’évertue à poser les fondements pratiques des soins psychiatriques et défend avec conviction ce qui a constitué son combat au quotidien pour que les patients bénéficient de soins de qualité et puissent trouver une place à part entière dans la société.  On lui doit aussi une réflexion approfondie et savante sur « la méthode psychanalytique ». Il s’appuie sur une revue critique des notes et écrits techniques de Freud et cherche à cerner au plus près le processus analytique. Cet ouvrage exigeant impressionne le lecteur par la rigueur et la clarté des analyses des textes freudiens et par les prolongements théoriques proposés. Mais Claude Nachin est surtout connu pour ses travaux sur le deuil pathologique et sur le poids des influences transgénérationnelles. Il a repris, prolongé et développé les conceptions théoriques de Mara Torok et Nicolas Abraham sur le travail du fantôme dans l’inconscient et la crypte au sein du moi.  Membre fondateur et président pendant 20 ans de l’association européenne qui porte leurs noms, il a largement contribué à transmette, mais aussi à approfondir leurs  apports respectifs. En s’appuyant sur de nombreux exemples convaincants, il a montré le rôle des secrets de famille propres à rendre le travail de deuil impossible. Les sujets concernés sont généralement confrontés à la perte d’un objet narcissiquement très investi, mais dont la mémoire est impossible à évoquer en raison du secret inavouable dont il est porteur. En résulte un fantasme d’incorporation qui peut se traduire par des conduites incongrues se manifestant à des dates anniversaires. Dans « Le deuil d’amour », « les fantômes de l’âme » ou « A l’écoute des fantômes », entre autres contributions à ces questions, sont décrites les multiples expressions psychopathologiques propres à égarer le clinicien qui n’aurait pas eu le souci de rechercher l’existence de deuils non faits et de traumatismes issus des générations précédentes. Claude Nachin s’est inlassablement efforcé de démontrer combien le repérage et l’approche psychothérapique des fantômes pouvaient être salvateurs pour des patients souffrant de dépressions récidivantes, de phobies diverses voire de troubles psychosomatiques. Il nous a ainsi transmis en héritage l’image d’un psychiatre engagé, d’un formateur inlassable, et d’un psychanalyste d’exception. Le corpus théorico-pratique qu’il nous a légué laissera une empreinte durable et nous console un peu de sa disparition. Je formule le vœu que ces quelques lignes d’hommage contribuent à inciter chacun à le lire ou le relire.

Conférence-débat: Jeudi 20 Novembre à 20h à l’Espace Dewailly à Amiens

Le bureau de l’ICSMP a souhaité organiser une soirée débat en hommage à Claude Nachin qui s’est éteint en Août dernier. Chacun sait qu’il a fondé notre association en septembre 1976 alors qu’il était encore chef de service au Centre hospitalier Philippe Pinel. Il a su fédérer autour de lui nombre de jeunes professionnels œuvrant dans le champ de la santé mentale qui l’ont aidé à organiser des soirées de formation mensuelles et à lancer la publication d’un journal trimestriel. Installé comme psychanalyste quelques années plus tard, il a été amené  à renoncer à assumer la charge de  président, mais a continué régulièrement à intervenir dans les soirées comme discutant de conférenciers invités et surtout à présenter ses propres travaux à l’occasion de la sortie en librairie de ses livres. Parallèlement il  a animé un séminaire et poursuivi ses activités d’enseignant à l’UPJV. Nous avons la chance grâce à la professeure Silke Schauder de disposer de l’enregistrement d’un de ses derniers cours donné dans ce cadre. Claude Nachin y développe de manière précise et éloquente ses conceptions sur la genèse de certains deuils pathologiques dans la lignée de la pensée de Maria Torok et Nicolas Abraham. Ce n’est pas sans émotions que ceux qui l’ont connu et apprécié le retrouveront dans ce document audiovisuel qui servira de base à une discussion animée par plusieurs collègues qui ont participé à son séminaire. Cette soirée permettra à chacun de découvrir ou de redécouvrir la réflexion de ce grand clinicien/psychanalyste sur les pathologies de deuil et leurs manifestations parfois surprenantes, de profiter de ses qualités didactiques, de son plaisir à déployer sa pensée et à transmettre son expérience au travers d’exemples convaincants. Nous vous invitons à venir nombreux pour partager ce moment qui s’annonce riche et émouvant.

Quelques contributions de Claude Nachin sur le sujet par ordre de parution :

  • Le deuil d’amour, Éditions universitaires, Paris, 1989, 144p.
  • Les fantômes de l’âme, A propos des héritages psychiques, L’Harmattan, Paris, 1993, réédition, 2025, 212p.
  • À l’aide, il y a un secret dans le placard, Éditions Fleurus,  Paris, 1999, 191p.
  • À l’écoute des fantômes, Éditions Fabert, 2010, 60p.

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